Lu : Le fil de l'eau, le fil du temps en Camargue












E. Rouquette dir., Le fil de l’eau, le fil du temps en Camargue, Somogy, Parc naturel régional de Camargue, Paris, 2015, 151 p., frise chronologique, glossaire, CD des paysages sonores.

L’ouvrage est tiré de l’exposition permanente du musée de Camargue qui vient d’être rénové en 2013.

 

L’exposition « le fil de l’eau, le fil du temps » remonte aux origines géologiques du delta du Rhône et refait l’histoire de son occupation par les hommes pour montrer la spécificité d’un milieu naturel instable, hostile et fragile, produit incontestable de l’empreinte humaine.

 

Ce bel ouvrage, d’une lecture très agréable, bien que relevant essentiellement de l’ethnographie, intéresse la géographie à travers différentes problématiques :

 

-celles de l’appropriation d’un territoire et de son aménagement pour le faire répondre aux besoins de ses habitants 

 

-celles de l’équilibre entre exploitation et préservation du territoire, enjeux essentiels de sa viabilité économique.

Formation et première occupation d’un milieu naturel

Dans le delta du Rhône, formé 4000 ans avant notre ère, la Camargue est une île prise entre les bras du fleuve et la mer Méditerranée. Formée de terrasses alluviales en partie inondées, elle est dominée par les zones humides. Ses sols sont marqués par une forte salinité liée à la proximité de la mer mais adoucie par les crues annuelles du Rhône.


Les traces les plus anciennes de l’occupation humaine en Camargue remontent au début du VIè s. av. J-C et aux marchands grecs de Massalia (Marseille) et de Théliné (l’actuelle Arles), installée sur un éperon rocheux à l’extrémité nord du delta. Jules César établit à Arelate (l’ancienne Théliné) une colonie romaine en 46 av. J-C. La ville devient un port important sur le Rhône, axe de communication majeur entre la Gaule et le Sud de l’Europe, au milieu d’une riche région productrice de céréales.

 

Dès le IIIè s., Arles, convertie au christianisme, est une cité épiscopale importante. Après un vide archéologique dans la seconde moitié du Xè s., en lien avec la désagrégation de l’empire carolingien, la zone se repeuple, avec l’élévation de mottes féodales et l’installation d’ordres religieux. 

Une agriculture commerciale dans un milieu à forte contrainte

Le mas, habitat caractéristique de la Camargue

En dehors d’Arles, la Camargue est un espace d’habitat dispersé et temporaire, organisé en domaines latifundiaires (de grande taille) autour d’un mas. C’est est une ferme traditionnelle formée de plusieurs bâtiments d’habitation et d’exploitation. Les produits sont principalement destinés à la vente.


A la fin du XVIIIè s., la Carmargue compte près de 200 mas, construits par la noblesse arlésienne et les ordres religieux et comptant 200 à 2000 ha chacun. Dans le mas habite une population salariée qui travaille sous les ordres d’un régisseur (le baile, en occitan). La vie domestique est régie par une femme, la tanto.


La répartition des terres dépend du relief. Plus il est élevé, plus la nappe phréatique salée est loin et plus l’eau de crue reflue vite. C’est donc sur les terres les plus hautes que l’on construit le mas et que l’on place les parcelles de culture. Les parties basses, plus humides et salées, vont à l’élevage.


Carte postale ancienne [Public domain]
Carte postale ancienne [Public domain]

Le mas est construit en pierres, matériau rare acheminé depuis l’extérieur. Des cabanes, principalement végétales, abritent en revanche les travailleurs saisonniers. A partir du XIXè s., avec la généralisation de l’élevage du mouton mérinos, arrivent les grandes bergeries, au toit de chaume puis de tuile, capables d’abriter l’ensemble du troupeau pendant l’hiver.

Une agriculture commerciale

L’agriculture camarguaise est fondée sur l’association de la culture et de l’élevage des chevaux et des taureaux, encadrés par le gardian, ainsi que des moutons. Si les chevaux participent aux travaux agricoles (dépiquage du blé, encadrement des troupeaux de taureaux), les taureaux sont élevés uniquement pour le loisir, et notamment la pratique de la course, dans la cour du mas. C’est seulement avec l’arrivée de la tauromachie et des taureaux espagnols, sous l’influence de l’impératrice Eugénie de Montijo, épouse de Napoléon III, que cet animal devient un élément essentiel de l’identité camarguaise.   

 

Mérinos d'Arles. By Darreenvt/Wikimedia [CC-BY-SA 3.0]
Mérinos d'Arles. By Darreenvt/Wikimedia [CC-BY-SA 3.0]

L’élevage camarguais est en fait centré sur le mouton, élevé pour sa laine du Moyen-Âge au début du XXè s., où l’effondrement des cours (prix d’un produit) entraîne une reconversion vers la viande. Au XIXè s., un croisement avec le mérinos espagnol donne le mérinos d’Arles, unique race élevée en Camargue. Les troupeaux pratiquent la transhumance, à pied, puis par le train et le camion, passant l’été dans les prairies alpines et l’hiver dans les bergeries des mas. La chasse et la pêche constituent un complément alimentaire pour les salariés, malgré l’interdiction du braconnage.

L’artificialisation du milieu au service de son développement économique

L’exploitation de la Camargue n’est possible qu’à condition de maîtriser les crues du Rhône. Celles-ci permettent de lessiver les sols et d’en diminuer la salinité, accentuée pendant l’été par l’assèchement superficiel. Mais l’ampleur de la crue est imprévisible, ce qui empêche toute occupation permanente. L’inondation de 1856 est ainsi particulièrement désastreuse, emportant le bétail, noyant les mas sous cinq mètres d’eau et obligeant Napoléon III à se déplacer pour constater les dégâts.


C’est seulement sous le Second Empire que la Camargue est endiguée et assainie. Mais se pose alors le problème de la salinisation des sols, contre laquelle les propriétaires organisent un réseau de pompes et de canaux permettant l’apport régulé d’eau douce.


C’est aussi la seconde moitié du XIXè s. qui voit la Camargue diversifier son agriculture, notamment par la viticulture. Le vignoble français est en effet touché à la fin des années 1860 par le phylloxéra, un insecte venu d’Amérique. L’immersion des plants de vigne, possible sur de grandes surfaces en Camargue, permet de sauver les plans. Le prix des terres est alors multiplié par deux et la superficie consacrée à la vigne est multipliée par plus de 10, atteignant les 6500 ha en 1939.


Le riz est produit en Camargue depuis le Moyen-Âge. Mais c'est le maréchal Pétain qui, sous l'Occupation, dans un contexte où la France est coupée du ravitaillement de ses colonies asiatiques, décide de développer la riziculture traditionnelle en ayant recours à des travailleurs forcés venus d’Indochine. La mécanisation a ensuite pu se développer grâce aux aides du plan Marshal, qui ont permis de mettre en place les structures hydrauliques nécessaires. La Camargue reste aujourd’hui la limite septentrionale du riz, qui occupe 20 000 ha de terres basses, anciennement dévolues à l’élevage extensif, pour une production annuelle de 120 000 tonnes.


Camelle (montagne) de sel à Salin-de-Giraud. By Rolph Süssbrich/Wikimedia [CC-BY-SA 3.0]
Camelle (montagne) de sel à Salin-de-Giraud. By Rolph Süssbrich/Wikimedia [CC-BY-SA 3.0]

  

La diversification de l’économie camarguaise au XIXè s. passe aussi par l’industrialisation de la saliculture, activité traditionnelle. Deux grandes entreprises s’installent en Camargue : Alais Froges et Camargue, qui deviendra Pechiney et qui produit de la soude pour les savonneries de Marseille et Solvay, qui construit à Salin-de-Giraud, à partir de rien, une usine et une cité ouvrière. La soude de Camargue alimente ainsi les usines chimiques du bassin de Fos. Le sel vient du site de Salin-de-Giraud, exploité par les Salins du Midi. 

    

Mais aujourd’hui, l’activité industrielle est en recul en raison de la concurrence étrangère et du recul de l’industrie chimique. En 2000, les deux-tiers des salins ont été cédés au Conservatoire du littoral et la Camargue ne produit plus du sel que pour le dessalement des routes. 

Une identité sur mesure pour une terre de migrants

« Nul ne naît ni ne meurt en Camargue », dit un dicton local. Le peuplement de la Camargue, terre de migrants, et son identité « traditionnelle » datent de la seconde moitié du XIXè et du début du XXè siècles.

 

En effet, au début du XIXè, le delta ne compte que trois mille habitants, vivant dans les mas ou dans le village des Saintes-Maries-de-la-Mer. C’est la diversification économique et la création de Port-Saint-Louis à la fin du XIXè s. qui fait venir des ouvriers, des travailleurs saisonniers et des marins de Provence et de toute l’Europe. Dans les années 1950, on compte 10 000 habitants, mais les Camarguais sont principalement des hommes (184 femmes pour 1000 habitants en 1962). Pendant la saison estivale et au moment des pèlerinages de mai et octobre aux Saintes-Maries-de-la-Mer, la population peut être multipliée par dix.

 

Le mouvement du Félibrige, qui se développe au milieu du XIXè s., en cherchant à retrouver, dans une France bouleversée par la révolution industrielle, l’authenticité de la tradition provençale, va doter la Camargue d’une identité. Le poète Frédéric Mistral et ses successeurs vont mettre en scène la nature camarguaise dans sa violence et ses excès, avec son soleil ardent, ses marécages et ses sols brûlés par le sel qui finissent par avoir raison de l’héroïne Mirèio (lire sur Gallica le poème Mirèio).


Ancienne carte poste. [Public domain]
Ancienne carte poste. [Public domain]

Parmi les promoteurs de l’identité camarguaise, on trouve le baron Folco de Baroncelli, qui s’installe aux Saintes-Maries-de-la-Mer en 1899 et se donne pour tâche, en fondant la confrérie de la Nacioun gardiano, de perpétuer les traditions de l’élevage des chevaux et des taureaux. C’est lui qui imagine le costume traditionnel masculin, fait d’un pantalon en peau de taupe et d’une veste de velours noir et qui réhabilite l’image des Gitans, devenue indissociable de l’identité locale. Ces derniers participent en effet depuis le milieu du XIXè aux pèlerinages des Saintes-Maries, liés à la légende de Marie Jacobé, Marie Salomé et Sara, leur sainte tutélaire (selon les versions, servante ou reine d’une tribu locale). C’est enfin le baron Folco de Baroncelli qui fait du taureau le symbole de la Camargue et c’est sous son influence que la course camarguaise sort de la cour des mas, où elle était le divertissement des travailleurs agricoles, pour occuper les rues.

Entre préservation et promotion touristique du territoire

Flamands rose dans l'étang de Vaccarès. By Ell Brown/Wikimedia/Flickr [CC BY-SA 2.0 http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/]
Flamands rose dans l'étang de Vaccarès. By Ell Brown/Wikimedia/Flickr [CC BY-SA 2.0 http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/]

Aujourd’hui, dans un contexte de reconversion de l’activité industrielle, la Camargue cherche son développement dans l’imbrication du tourisme et de la préservation de l’environnement.

Les activités traditionnelles et leurs prolongements folkloriques (voir Glossaire), en rapport avec le cheval et le taureau, sont une source essentielle de revenus touristiques : les manades (fermes d’élevage) organisent courses et tauromachies et proposent des activités équestres, mais aussi des produits alimentaires régionaux.

 

Le tourisme vert s’inscrit dans une démarche de découverte et de préservation des paysages, dont on souligne la variété, liée aux activités traditionnelles, en proposant des randonnées à travers les drailles (sentiers empruntés par les troupeaux en transhumance), les étangs et les salinières aux couleurs changeantes en fonction de la végétation, de la salinité ou de la saison. Le parcours sonore proposé par le CD offert avec le livre permet de pénétrer le paysage sonore dans toute sa profondeur, c’est-à-dire dans l’imbrication du milieu, des activités humaines et de l’appropriation identitaire du paysage.

  

Installé dans une ancienne bergerie, le musée de la Camargue est un des premiers écomusées, nés de la volonté de la DATAR de mettre en place des espaces à la fois protégés et habités, les parcs régionaux, centrés sur l’idée de la préservation d’un patrimoine (voir Glossaire) à la fois naturel et culturel. La Camargue devient parc naturel régional en 1970 et le musée est inauguré en 1977. Sa mission première : faire comprendre aux millions de visiteurs annuels de la Camargue que ce territoire de 8500 habitants est le produit fragile d’une longue domestication de la nature.

Un bel ouvrage qui laisse un peu le lecteur sur sa faim

Le livre est abondamment illustré, et là tient le grand sentiment de plaisir qu’on a à sa lecture. L’œuvre de Carle Naudot, photographe, ethnographe, amoureux de la Camargue, occupe une place centrale et permet de confronter les paysages d’aujourd’hui à ceux de la première moitié du XXè s. Les descriptions de Pierre Quiqueran de Beaujeu, un noble camarguais, auteur, au XVIè s. d’un ouvrage intitulé Louée soit la Provence, permettent de saisir de manière savoureuse les permanences de l’activité humaine.

 

On apprécie la présence d’une frise chronologique illustrée, d’un glossaire et du CD des paysages sonores.

  

Malgré tout, le lecteur reste un peu sur sa faim. La cartographie est un peu décevante, par l’absence de véritables croquis de synthèse, historique et géographique, des paysages, du peuplement et des activités humaines. Mais surtout, si l’ouvrage propose une ethnographie sans naïveté qui souligne bien, au-delà du folklore (voir Glossaire), le caractère construit de l’identité culturelle locale, la démarche n’est pas menée jusqu’au bout. On aurait aimé voir plus de choses sur les relations sociales et spatiales entre propriétaires urbains des exploitations rurales et des installations industrielles et les travailleurs salariés. On aurait voulu, également, comprendre ce qui, dans la construction, à partir du milieu du XIXè s., de l’identité camarguaise, relève de la tradition populaire et ce qui vient de sa réappropriation bourgeoise. 

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