Le pont des espions, une négociation en plein coeur de la guerre froide, 2015

Le Glienicker Brücke relie Berlin à Potsdam, faisant la jonction, au-dessus de la Havel, entre RDA et RFA. Il a servi à plusieurs échanges de prisonniers sous la guerre froide. C'est lui qui donne son titre au film Le pont des espions.

Photo par ONAR/Wikimedia [CC BY-SA 3.0]

Fiche technique

Titre: Spies Bridge (en français Le pont de espions)

Durée: 2h12

Réalisateur: Steven Spielberg

Scénario: Joel et Ethan Coen

Pays de production: Etats-Unis

Acteurs principaux: Tom Hanks, Mark Rylance, Scott Shepherd

Sortie: 2 décembre 2015

Genre: thriller, drame historique

Résumé

Inspiré de faits réels, le film raconte une négociation historique, menée pendant la guerre froide, par un avocat de Brooklyn, James Donovan.

Ce dernier, spécialiste des assurances, travaille pour un important cabinet d'avocats. Il est chargé, par l'ordre des avocats et par son propre patron, de la défense de l'espion russe Rudolf Abel, capturé par les services secrets américains en 1957. Au départ réticent, il finit par endosser la cause de son client, à qui il veut garantir un procès équitable et éviter une condamnation à mort. Arguant de la loyauté de l'espion envers son pays (l'URSS), il tente de convaincre les tribunaux que faire honneur à son dévouement permettrait aux Etats-Unis de se présenter devant le monde entier comme le pays de la liberté et des droits.

Enmai 1960, Gary Powers, un aviateur américain, est capturé en territoire russe alors qu'il tente de mener une reconnaissance aérienne pour le compte des Etats-Unis à bord d'un U2 (un avion qui permet de prendre des images du sol depuis une altitude pouvant atteindre 70000 pieds).

En août 1961, au moment de la construction du mur de Berlin, un étudiant américain est arrêté pour espionnage du côté est-allemand.

Allen Welsh Dulles (à ne pas confondre avec son frère aîné, John Foster Dulles, le secrétaire d'Etat, décédé en 1959), directeur de la CIA, charge alors Donovan de mener une négociation pour échanger l'espion russe contre l'aviateur et l'étudiant américains.

Alors que la CIA privilégie la libération de l'aviateur, porteur de secrets d'Etats, Donovan s'entête à essayer de revenir avec les deux Américains. 

Des archétypes en guise de personnages

Le film est une belle réussite cinématographique. On est captivé par la qualité de l'image, qui tente de reconstituer l'ambiance, pas seulement dans les costumes, mais aussi dans l'éclairage et les couleurs, des années 1950 et du début des années 1960. Le rythme, l'enchaînement des plans et l'arrière-plan sonore contribuent à tenir le spectateur en haleine.

 

Du point de vue historique, le filme se distingue d'abord par la précision dont il fait preuve dans la description du contexte.

Nous sommes en pleine guerre froide et Steven Spielberg ne nous épargne aucun détail. De l'obsession nucléaire, des techniques de préparation à la guerre et des discours de paranoïa collective aux détail techniques du fonctionnement d'un U2, c'est tout un univers quotidien, idéologique et militaire américain qui est restitué. Les scènes de la construction du mur de Berlin (en dépit de leur atmosphère hivernale alors que le mur est construit en plein mois d'août), la séparation des familles, la mort des fuyards abattus au pied du mur, sont particulièrement expressives. 

 

Certes, le film nous sert l'habituel mélange de bons sentiments auquel nous a habitué le cinéma grand public : des personnages peu complexes, attachants, émouvants jusqu'aux larmes. L'espion russe (Rudolph Abel est un nom d'emprunt, son vrai nom étant William Fischer) incarne à la fois la loyauté et une droiture sans faille qui lui permet d'affronter sereinement la perspective de sa condamnation à mort. La solide et discrète amitié qui finit par le lier à son avocat, associée à son amour de la peinture et de la musique, achèvent de faire de lui un personnage profondément humain, mettant ainsi en arrière-plan son appartenance idéologique et sa mission d'espionnage. Donovan représente le pendant américain de cette figure de la loyauté. Ne reculant ni devant les risques auxquels il expose sa carrière et sa famille ni devant l'hostilité des autorités judiciaires et de certains agents de la CIA, il mène jusqu'au bout son combat pour la loi. Avocat, il reste jusqu'au bout le serviteur de la Loi et de la Constitution des Etats-Unis. Que Rudolph Abel soit ou non un espion ne l'intéresse pas. Ce qui compte, c'est que c'est un homme et c'est à ce titre qu'il doit être défendu au pays de la liberté. Père et mari aimant, homme droit, Donovan est dans le film l'incarnation d'un idéal du droit. 

 

Bref, le film décrit le monde tel que nous aimerions qu'il soit. Les personnages sont en réalité des archétypes. Les idéologies dont ils sont l'expression (un système politique soviétique bâti sur la négation de l'individu au nom de la collectivité et un système politique américain construit sur la construction du collectif à partir des intérêts des individus) sont niées au profit d'une vision humaniste apolitique (qui fait comme si les conflits politiques n'existaient pas) et anhistorique (qui fait comme si les différences entre les époques n'existaient pas, comme si les gens pensaient et agissaient indépendamment d'un contexte donné). Cette vision exalte des valeurs qui se situent au-delà de tout conflit: l'amour d'un homme pour sa femme et ses enfants, l'amitié, la fidélité, l'humanité... 

Une leçon d'histoire

En même temps, le filme se présente comme une remarquable leçon d'histoire. 

 

D'abord, parce que l'action des personnages, en dépit de son extrême simplicité, a pour contexte un faisceau d'éléments qui entretiennent entre eux des liens très complexes. Spies Bridges est un film d'espionnage: il fait référence à la guerre du renseignement qui oppose les Etats-Unis et l'URSS tout au long de la guerre froide. De ce point de vue, il s'insère également dans l'histoire de la course aux armements et à l'espace. Mais c'est aussi un film de guerre. On y voit une ville détruite, coupée en deux, et sa population soumise à l'ordre soviétique. C'est un film d'histoire diplomatique. On y voit se dessiner le contexte de la construction de la crise de Cuba de 1962: tous les ingrédients sont là, avec les avions U2, la dissuasion nucléaire mutuelle et les multiples voies de la diplomatie officielle et plus informelle.

 

Les blocs en conflits sont eux-mêmes complexes. La difficulté des négociations menées par Donovan pour la libération des prisonniers américains est en effet liée à des désaccords entre la RDA (République démocratique allemande) et l'URSS. La RDA, qui ne sera reconnue comme Etat souverain qu'en 1972,  veut en effet profiter de l'affaire pour acquérir une légitimité sur la scène diplomatique internationale. Pour Moscou au contraire, l'affaire se mène hors scène diplomatique (l'URSS refuse de reconnaître les activités d'espionnage de son agent secret) et implique uniquement l'URSS et les Etats-Unis.

 

Enfin, l'Amérique décrite par Spielberg est celle du conformisme politique et social. Politique d'abord, dans un pays qui vit dans l'obsession de l'attaque atomique et la haine des communistes et où l'école est un support essentiel de l'inculcation de la peur de l'autre. Social, où l'épouse de l'avocat joue merveilleusement bien son rôle de femme et de mère aimante, de soutien des activités publiques de son mari et de protectrice de l'espace domestique. Un rêve américain qui fait peu envie, finalement.  

 

Alors, que conclure de ce mélange de complexité historique et de simplicité psychologique et idéologique qui frise l'apolitisme? Deux possibilités d'interprétation semblent s'opposer. Soit Spielberg nous sert, ce qui ne lui ressemble guère, un énième film de consensus sur les valeurs de l'Amérique, guide des nations et modèle de la liberté. Ou bien, avec le profond humanisme qui domine son oeuvre cinématographique, qu'elle nous ramène dans le passé ou qu'elle nous projette dans le futur, Spielberg donne à l'Amérique et au monde une nouvelle leçon. A la structure des rapports de force de guerre froide, au cynisme de la raison d'Etat et à la banalité du conformisme, il oppose un autre monde. Un monde dans lequel l'héroïsme consiste simplement à dire non quand le prix du compromis, c'est la vie humaine.


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